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Emigration, Integration Et Balkanisation (1993)

An online version of Professor Hoppe’s paper “L’Europe De L’Apres-Communisme: Émigration, Integration Et Balkanisation,” traduit par Jakob Arfwedson, with a Foreword by Henri Lepage (Paris: Institut Euro 92, 1993) is now available in HTML here; also in pdf; doc.

This paper appears to be a French translation of an Italian version, “Migrazione, centralism secessione nell’Europa e contemporanea,” Biblioteca della Libertà n. 118, July-September 1992 (“Migration, centralism and Secession in Contemporary Europe”). Pascal Salin’s response thereto is appended below. For a similar English version, see  “The Economic and Political Rationale for European Secessionism,” in David Gordon, ed., Secession, State & Liberty(Transaction, 1998), online here.

L’OPTIMUM D’IMMIGRATION

par

Pascal SALIN

Professeur à l’Université Paris-Dauphine

La revue Biblioteca della liberta a publié récemment un article provocant et passionnant de Hans-Hermann Hoppe, intitulé “The Politics of Migration, Migration Controls, Centralization and Secession. An Economic Interpretation of Contemporary European History and Politics “. Je suis très fondamentalement en accord avec ce texte et mon intention n’est donc pas d’en faire un commentaire critique. Mais sa lecture m’a suggéré les quelques réflexions que voici.

Je partage totalement l’opinion de Hans-Hermann Hoppe selon laquelle l’émigration et l’immigration devraient être totalement libres. On ne peut, en effet, pas parler de liberté individuelle si la liberté de se déplacer n’existe pas. Mais la liberté de se déplacer n’implique pas que n’importe qui a le droit d’aller où bon lui semble. Les droits de chacun trouvent en effet pour limites les droits légitimes des autres.

Imaginons un monde hypothétique où l’intégralité de la surface de la terre serait privativement appropriée (ce qui n’empêcherait évidemment pas les individus de constituer différents types d’organisations volontaires, par exemple des entreprises et associations, qui seraient propriétaires de certaines parties de l’espace). Seule serait exclue, dans cette hypothèse, l’existence d’un domaine public, de telle sorte que toutes les voies de communication, par exemple, appartiendraient à des propriétaires privés qui pourraient en faire payer l’usage par des procédés variés.

Tout système de propriété est un système d’exclusion, la propriété n’ayant de sens que dans la mesure où elle permet d’exclure autrui de l’usage de sa propriété. Dans le cas hypothétique que nous venons d’évoquer la liberté de circulation n’implique donc pas que n’importe qui a le droit d’entrer sur la propriété d’autrui sans son consentement, mais seulement qu’aucune autorité ne peut user de  la contrainte pour empêcher un individu d’entrer sur la propriété d’autrui, s’il existe un accord mutuel entre lui et le propriétaire. Si, par exemple, un natif d’une région du monde appelée Mali, souhaite vivre et travailler dans une ville qui s’appelle Paris et s’il trouve un propriétaire qui veut bien lui louer un logement, un entrepreneur qui souhaite signer un contrat de travail avec lui, des propriétaires de routes qui lui accordent le droit de circulation (contre paiement), des épiciers qui lui vendent leurs produits, rien ne pourrait justifier qu’une quelconque autorité vienne interdire ces échanges mutuellement profitables.

Cette idée a des conséquences immédiates pour évaluer la situation actuelle, où il existe des nations et des autorités nationales. Au nom de quel principe une autorité légale française peut-elle légitimement interdire le territoire français au malien que nous venons d’évoquer, alors même que tout le monde est d’accord pour entrer dans des arrangements contractuels avec lui? Il y a certes une différence entre la situation hypothétique précédente et la situation concrète de notre monde actuel, à savoir qu’une partie du territoire français – comme de tout autre pays – est censée appartenir au “domaine public”. Pourquoi en est-il ainsi? On justifie généralement l’existence de ce domaine public par l’idée qu’il existe des “biens publics”, c’est-à-dire des biens et services qui sont produits en quantité “optimale” s’ils font l’objet d’une fourniture par la contrainte (prélèvement obligatoire d’impôts et fourniture obligatoire) plutôt que par les procédures de l’échange.

On pourrait alors dire que, le domaine public appartenant “par nature” au domaine public, l’Etat en est le propriétaire naturel et qu’il peut se comporter comme n’importe quel propriétaire, c’est-à-dire exclure qui bon lui semble de l’usage de ces biens. Pourtant rien, dans la théorie des biens publics, ne permet d’expliquer pourquoi un bien auquel on accorde le label de “bien public” (une rue par exemple) pourrait être ouvert à certains et pas à tous, en fonction d’un critère qui peut être, par exemple, la race, la nationalité, la religion ou la culture.

Autrement dit, comme nous l’avons rappelé, le droit de propriété implique nécessairement le droit d’exclusion. Mais, précisément, la théorie des biens publics enseigne que, dans certaines circonstances, il ne serait pas optimal de produire des biens privativement, c’est-à-dire des biens pour lesquels l’exclusion est possible. La justification même des “biens publics” – tout au moins pour ceux qui admettent que ces biens existent – consiste précisément à souligner que certains biens doivent être offerts à tous sans que l’on puisse individualiser l’usage qu’en fait chacun et le paiement correspondant et sans, par conséquent, que l’on puisse exclure quiconque de leur usage. Certes, le coût de la fourniture de ce bien est supporté – au moyen d’impôts – par l’ensemble des membres de la collectivité qui bénéficie de ce bien public. Mais un immigrant qui travaille et vit au sein de cette communauté paie des impôts comme les autres. Aucun principe de théorie économique, ni, bien sûr, aucun principe éthique n’autorisent donc à l’exclure de l’usage de ce qu’on prétend être un “bien public”.

Il faut donc réinterpréter la réalité du monde moderne. En prétendant que les biens publics existent et qu’il faut les produire par une procédure de contrainte publique, les hommes de l’Etat donnent une légitimation à l’exercice de leur pouvoir. En prétendant qu’ils produisent des “biens libres”, ils produisent en fait des biens dont ils s’accaparent la propriété, puisqu’ils s’accordent le droit d’énoncer les exclusions qui sont inhérentes au droit de propriété. Si, véritablement, ils se contentaient de produire des biens considérés comme des “biens publics”, ils devraient les rendre disponibles à tous, sans distinction de nationalité, de race ou de religion et laisser les citoyens décider dans quelle mesure ils souhaitent établir des contrats avec des individus d’autres nationalités. Si certains individus désirent exclure d’autres individus parce qu’ils les perçoivent comme “étrangers”, cela relève uniquement de leur éthique personnelle et aucune autorité n’a le droit de leur imposer un comportement conforme à une autre éthique. Comme nous l’avons déjà souligné dans un article précité, il faut avoir le courage de reconnaître que nous passons notre temps à faire des exclusions, mais ces exclusions ne sont légitimes que dans la mesure où elles sont la conséquence logique des droits de propriété.

La théorie des biens publics repose sur l’idée qu’il n’est pas toujours possible ou souhaitable de définir des droits de propriété. Mais, comme nous venons de le voir à propos de la politique d’immigration, cette théorie constitue purement et simplement un moyen de monopoliser les droits de propriété dans les mains d’un groupe d’hommes particuliers, les hommes de l’Etat. Ces derniers ont alors le moyen de susbstituer leurs propres exclusions à celles que les citoyens, dans leur immense diversité, souhaiteraient mettre en oeuvre. On imposera donc aux citoyens la présence de tel indésirable, sous prétexte qu’il est un réfugié politique, mais on les empêchera d’entrer en relations avec un être plein de sagesse et d’intelligence sous prétexte qu’il est un étranger. On se rend compte alors qu’en tant que propriétaires effectifs du domaine public les hommes de l’Etat se rendent en réalité propriétaires de l’ensemble du territoire national: décider des exclusions, c’est être propriétaire.

Contrairement à ce qu’écrit Hans-Hermann Hoppe, il n’est pas nécessaire et il est même dangereux de recourir à la notion d’optimum de population. L’optimum ne peut en effet être défini que du point de vue d’un individu. Si, pour reprendre la situation hypothétique évoquée ci-dessus, les pays n’existaient pas et le monde était structuré en millions de propriétés et de petites co-propriétés constituées sur une base volontaire et respectant évidemment la liberté d’entrée et de sortie, le phénomène de migration aurait un tout autre sens. Ainsi, il y aurait des co-propriétés pratiquant l’exclusion à l’égard de certaines catégories raciales, religieuses, culturelles, d’autres qui n’en pratiqueraient pas ou qui pratiqueraient la ségrégation sur d’autres critères. La densité de population serait forte dans certaines co-propriétés, faibles dans d’autres, en fonction de la perception individuelle de ce qu’est l’optimum. Dans une co-propriété librement formée, on peut déterminer un optimum de population. Ce n’est évidemment pas le cas des nations actuelles.

On ne peut pas dire a priori qu’un pays quelconque est actuellement au-dessus ou en-dessous de son optimum de population et c’est pourquoi je ne partage pas le sentiment exprimé par Hans-Hermann Hoppe selon lequel la plupart des nations d’Europe seraient actuellement en-dessous de “l’optimum de population”. Aucun critère, en effet, ne permet de définir un optimum collectif. Hans-Hermann Hoppe estime que la croissance de la population a eu un effet positif sur le taux de croissance de pays comme l’Allemagne de l’Ouest, la France ou l’Italie. Mais qu’est-ce qui permet de dire qu’on se rapproche d’autant plus de l’optimum que le taux de croissance est plus élevé? Le taux de croissance ne mesure en effet qu’une petite partie du résultat de l’activité humaine, esssentiellement celle qui se trouve avoir un prix de marché. Et si l’on peut certes penser qu’une population plus importante facilite l’innovation et la spécialisation des tâches, on peut aussi penser qu’elle est à l’origine d’encombrements et de nuisances diverses.

Le concept d’optimum de population n’a de sens que si on le conçoit comme un concept subjectif. Dans une société libre, les individus se déplacent vers les zones où la densité, d’une part, la diversité, d’autre part, de la population correspondent le mieux à leurs désirs et à leurs besoins. Une île déserte constitue le lieu de séjour rêvé d’un misanthrope et, pour lui, l’optimum de population est égal à un. Le chinois qui émigre à Hong-Kong pour faire du commerce considèrera peut-être que l’optimum correspond à une densité très élevée.

Un raisonnement “collectiviste” semblable à celui qui inspire la notion d’optimum de population inspire aussi la politique de contrôle des naissances dans certains pays pauvres. On considère qu’il y a un “gâteau” à partager et que le bien-être de chaque individu est d’autant plus grand qu’il y a moins de personnes pour le partager. Et pourtant ce “gâteau” est créé par l’activité des hommes. Des hommes plus nombreux peuvent produire un “gâteau” plus grand. Il convient, pour cela, de s’en remettre à la sagesse des parents, seuls aptes à décider de l’optimum de population de leur famille. Les millions de décisions prises par les parents sont interdépendantes, les gains et les coûts dus à la croissance de la population se reflétant, en particulier dans les systèmes de prix (rémunération du travail, coût du logement, etc..). De ces processus spontanés résulte, dans une population libre, une certaine densité de population dont on ne peut pas dire qu’elle constitue un optimum collectif, mais qu’elle est le résultat de la recherche permanente de leur propre optimum par un très grand nombre de parents.

La politique de restriction à l’immigration (ou à l’émigration), comme la politique de contrôle des naissances, constituent des restrictions de la liberté individuelles au nom d’un prétendu intérêt général. C’est pourquoi il est important de débusquer tous les faux concepts collectivistes, y compris le taux de croissance national, le revenu national, l’optimum de population, mais aussi la notion de biens publics.

Ces concepts sont en fait inspirés par une vision mécaniciste et arbitrairement quantitativiste, malheureusement trop fréquente dans le domaine de la macroéconomie. Elle conduit à des propositions erronées, comme celles que nous venons de rencontrer. Mais aussi, par exemple, à l’idée que l’immigration serait une cause de chômage, comme s’il existait un nombre limité d’emplois dans un pays, de telle sorte que tout nouvel immigrant prendrait un emploi existant et mettrait un “nationa” au chômage. De ce point de vue aussi une autre remarque de Hans-Hermann Hoppe me parait contestable. D’après lui, en effet, la liberté d’immigration entrainerait une baisse du salaire réel. Ceci serait vrai si les processus de production étaient donnés et s’il existait un stock fixe de capital. On substituerait alors du travail au capital et la productivité marginale du travail diminuerait, donc sa rémunération. Mais l’immigration modifie les processus de production pour différentes raisons:

– Tout d’abord les immigrants épargnent et créent donc du capital qui accroit la productivité du travail. Si l’on suppose que les immigrants épargnent exactement dans la même proportion que les nationaux, il y a simplement élargissement de la production (à techniques constantes). Mais on peut même imaginer que le désir d’amélioration matérielle qui les a poussés à émigrer les pousse aussi à épargner davantage.

– En deuxième lieu les conséquences de l’immigration dépendent de la structure de l’immigration. Divisons les hommes en deux catégories: les innovateurs et les autres. S’il y a la même proportion des deux catégories dans la population des immigrants et dans la population d’accueil, l’immigration se traduit par un simple élargissement de la production, toutes choses égales d’ailleurs, en particulier la productivité du travail et le salaire réel. Mais supposons qu’il y ait plus d’innovateurs parmi les migrants, parce que, normalement, les plus courageux et les plus imaginatifs prennent le risque d’émigrer (comme cela a probablement été le cas aux Etats-Unis). Il y a alors accroissement de la productivité du travail et du salaire réel.

Les règles actuelles de l’immigration créent un problème spécifique de ce point de vue. En effet, l’immigration est en principe interdite, mais on laisse passer une immigration de “mauvaise qualité”, composée en majorité de personnes qui ne sont pas des innovateurs. Ceci résulte évidemment du système de subventions dites sociales qui modifie la rémunération relative entre les deux catégories, mais aussi du fait que les critères de la politique d’immigration n’ont rien à voir avec les capacités des hommes: on favorise le regroupement familial, l’installation de vrais ou de faux exilés politique, on régularise la situation de clandestins. Un innovateur, pour sa part, ne cherche pas à vivre de subsides et il ne peut pas se contenter de vivre en clandestin. La politique d’immigration le décourage de tenter sa chance.

C’est donc dans la situation actuelle de contrôle de l’immigration – et non dans le cas où il y aurait liberté d’immigration – que l’immigration pèse sur les salaires réels. Et c’est donc dans cette situation que les migrants sont perçus à juste titre comme des concurrents sur un marché du travail où les conditions ne s’améliorent pas rapidement. Mais au lieu d’imputer la baisse du salaire réel à l’immigration, il conviendrait de l’imputer à la politique d’immigration et à la politique sociale.

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